Le massacre de Thiaroye ou Tiaroye (prononcer tiaroïe) est un massacre qui s’est déroulé dans un camp militaire de la périphérie de Dakar au Sénégal le 1er décembre 1944 quand des troupes coloniales et des gendarmes français ont tiré sur des tirailleurs sénégalais, anciens prisonniers de la Seconde Guerre mondiale récemment rapatriés, qui manifestaient pour le paiement de leurs indemnités et le versement du pécule qui leur était promis depuis des mois.
Le nombre de victimes fait l’objet de controverses entre historiens. Deux documents militaires français font état, l’un de 35, l’autre de 70 tirailleurs tués. Un historien sénégalais dénombre 191 tués ; un autre historien évoque l’hypothèse de plusieurs centaines de victimes.
Contexte
Fin novembre 1944, plus de 1 600 soldats africains (officiellement 1 280) issus de différents territoires de l’Afrique-Occidentale française — intégrés dans les tirailleurs sénégalais — sont regroupés dans le camp de Thiaroye à une quinzaine de kilomètres du centre de Dakar. Ils viennent du Sénégal, du Dahomey (actuel Bénin), du Soudan français (actuel Mali), de la Côte d’Ivoire, de la Guinée.
Les événements
Alors que la Seconde Guerre mondiale n’est pas encore terminée, « ceux de Thiaroye » sont, durant l’été 1944, parmi les premiers prisonniers de guerre libérés par l’avancée des troupes alliées à la suite du débarquement de Normandie. L’occupant allemand avait en effet interné ces prisonniers dans des camps en France.
Après leur libération, les autorités décident de les démobiliser2. En même temps est menée une opération de « blanchiment » des troupes françaises. Ainsi, « de novembre 1944 à mars 1945, le nombre d’autochtones rapatriés en AOF (Afrique occidentale française) […] s’élève à 9 678, soit 3 261 ex-prisonniers et 6 334 rapatriés de France »3.
Ils attendent le versement d’un pécule constitué de leurs arriérés de solde (un quart aurait dû être versé avant l’embarquement4), de la prime de démobilisation, et souhaitent pouvoir retirer l’argent économisé pendant la guerre, sur des livrets d’épargne du Frontstalag4,5. Au lieu de le faire en France, le ministre des Colonies leur promet d’être démobilisés à Dakar. Le contingent provenant des centres de transit de Rennes, Versailles et La Flèche est rassemblé à Morlaix où les 1 635 tirailleurs embarquent le 5 novembre 1944 sur un navire britannique, le Circassia et arrivent à Dakar le 21 novembre 1944. 315 tirailleurs (sur 1 950) avaient refusé d’embarquer en France avant que leur situation soit réglée4. En chemin, quatre cents d’entre eux auraient à nouveau refusé d’embarquer, après une escale à Casablanca6. Les paiements relatifs à la démobilisation n’ont pas lieu : seule une avance sur prime de 1 500 francs leur est versée en octobre, avant le départ de la métropole7.
Le commandement ne donne satisfaction aux tirailleurs que sur les demandes de conservation de divers effets personnels. Selon le film d’Ousmane Sembène Camp de Thiaroye (1988), la hiérarchie tente de leur imposer de convertir leurs francs métropolitains en CFA à un taux de 250 francs CFA au lieu de 500 francs CFA pour 1 000 francs français. Selon Armelle Mabon, l’échange en monnaie de banques coloniales8 a déjà eu lieu le 28 novembre et c’est sur le paiement des autres sommes dues, la récupération d’argent déposé sur des livrets d’épargne, des questions d’habillement, de vérification des grades et des droits à avancement que porte le conflit6.
Un groupe qui devait être acheminé sur Bamako refuse de partir le 28 novembre tant qu’il n’a pas été intégralement payé. Cela entraîne la visite du général Marcel Dagnan, au cours de laquelle les tirailleurs se font exigeants sur les réponses qu’ils attendent ; sa voiture est bousculée, son autorité s’évanouit, il ne répond à aucune des questions concernant le règlement administratif de la situation9. Choqué, il considère même avoir été à deux doigts d’être séquestré10.
Dagnan prend la décision de faire une démonstration de force, en accord avec son supérieur, le général Yves de Boisboissel11,10. Des gendarmes, renforcés de soldats issus des 1er, 7e régiment de tirailleurs sénégalais et 6e régiment d’artillerie coloniale12, appuyés par un char léger américain M3, deux automitrailleuses et un half-track sont mobilisés10.
Selon les rapports le camp est investi au matin du 1er décembre à partir de 6 h 3013. Selon un rapport français, un tirailleur mutiné aurait « porté la main à son couteau » à 7 h 30 avant d’être désarmé par des sous-officiers français. Une première rafale éclate à 8 h 45 d’après le même rapport14. Les tirs mortels ont lieu vers 9 h 30 sur les tirailleurs rassemblés dans la cour, la fusillade durant seulement quelques secondes15,16. Julien Fargettas indique que les versions se contredisent sur l’origine du premier coup de feu (tir d’un tirailleur consigné dans un baraquement ou tir de semonce des forces de l’ordre face au harcèlement verbal des tirailleurs)16. Les officiers français insistent dans leurs rapports sur la menace posée par le regroupement des tirailleurs14 tandis que les tirailleurs indiquent dans les interrogatoires postérieurs que le rassemblement signifiait qu’on allait accéder à leurs demandes17. Trois cents tirailleurs sont extraits du camp et envoyés à Bamako16. Julien Fargettas indique côté force armée : un tirailleur blessé et trois officiers dont deux supérieurs contusionnés à la suite de l’agression par des rebelles18. Officiellement, il est dénombré 35 morts. Un télégramme du 2 décembre 1944 parle en effet de 24 tués et 46 blessés dont 11 décédés ensuite, soit 35 morts16. Mais le rapport du général Dagnan du 5 décembre 1944 consultable au SHD évoque « 24 tués et 46 blessés transportés à l’hôpital et décédés par la suite », soit finalement 70 morts parmi les tirailleurs19,20 alors que le même rapport consultable aux ANOM indique 35 morts. Samuel Mbajum précise que plusieurs types d’armes ont été saisis. Plusieurs pistolets et une centaine de baïonnettes allemandes, couteaux et armes blanches. Il ajoute que l’on avait agit avec légèreté en laissant tant d’armes entre les mains de gens suspectés de nourrir de mauvaises intentions21.
34 tirailleurs sont jugés le 6 mars 1945, condamnés à des peines allant de un à dix ans de prison, à une amende de 100 francs de l’époque et ils perdent leurs droits à l’indemnité de démobilisation. Ils sont graciés en juin 194716, lors de la venue à Dakar du président de la République, Vincent Auriol. « Il ne s’agit pas d’un acquittement, et les veuves de Thiaroye n’ont jamais perçu de pension »22.
Bilan humain et suites judiciaires
Du côté des forces de l’ordre, Julien Fargettas indique qu’un tirailleur est blessé et trois officiers, dont deux supérieurs, sont contusionnés à la suite de l’agression par des manifestants.
En ce qui concerne les manifestants, il est officiellement dénombré 35 morts et 46 blessés. Un télégramme du parle en effet de 24 tués et 46 blessés dont 11 décédés par la suite, soit 35 morts17. Mais le rapport du général Dagnan du , consultable au Service historique de la Défense (SHD), évoque « 24 tués et 46 blessés transportés à l’hôpital et décédés par la suite », soit finalement 70 morts parmi les tirailleurs. Certains historiens considèrent aujourd’hui que le bilan pourrait atteindre plusieurs centaines d’hommes.
34 tirailleurs sont jugés le , condamnés à des peines allant de un à dix ans de prison, à une amende de 100 francs de l’époque. Ils perdent en outre leurs droits à l’indemnité de démobilisation. Deux sont amnistiés en 1946, vingt-neuf par la loi du 16 août 1947, trois sont décédés durant leur détention, et ceux encore emprisonnés en 1947 bénéficient d’une suspension de l’exécution de jugement aboutissant à leur libération entre le 10 et le 27 juin 1947. Finalement, à la suite de la consultation d’un carton portant sur l’amnistie du , nous savons que les condamnés n’ont pas été graciés par Vincent Auriol mais amnistiés. L’historienne Armelle Mabon précise qu’« il ne s’agit pas d’un acquittement, et les veuves de Thiaroye n’ont jamais perçu de pension. »
Bilan humain controversé
Bilan officiel en 1944
Le bilan officiel d’après le télégramme chiffré du à 18 h du Genesuper Dakar est le suivant : « Intervention force armée du a occasionné chez les mutins les pertes suivantes : tués 24. Morts suite de blessures : 11. Blessés en traitement 35. Côtés force armée : 1 tirailleur blessé ; 3 officiers dont 2 supérieurs contusionnés suite agression rebelles. 48 mutinsincarcérés seront traduits devant le tribunal militaire. Troupe indigène intervention a fait preuve d’un loyalisme absolu ».
Hypothèses d’historiens
M’Baye Gueye, seul historien sénégalais à avoir étudié le sujet, compte 191 tirailleurs tués, en comparant le nombre de tirailleurs affectés après le massacre par rapport aux prévisions
L’historien Julien Fargettas estime néanmoins que le sujet a subi une « surenchère » mémorielle27. En , il publie une lettre ouverte à François Hollande sur le sujet, où il réclame la « constitution d’un comité d’historiens franco-africains ». Il critique également les travaux d’Armelle Mabon en affirmant que « l’omission d’autres archives et témoignages, des conclusions hâtives et autres raccourcis incohérents, témoignent de la partialité de ce travail ». Celle-ci répond à son confrère en soulignant qu’il ne précise pas quelles archives ont été omises et porte plainte en diffamation contre lui en
D’après l’historien Martin Mourre, auteur d’une thèse de doctorat sur le sujet, « le nombre exact de tués ne sera probablement jamais connu »25 mais la présence de deux bilans officiels montre qu’au moins un de ces deux bilans est faux. Il ajoute que l’approximation dans les rapports militaires français de 1944 est « curieuse » et « laisse planer l’hypothèse d’un massacre impliquant plusieurs centaines d’hommes ». Il regrette qu’aucune fouille archéologique n’ait été menée dans le cimetière pour établir la vérité sur le bilan, dans un courrier daté du adressé à Armelle Mabon, reconnaît la présence de trois fosses communes.
Chiffres officiels reconnus par la France
Dans un discours prononcé à Dakar le , le président français François Hollande est le premier homme politique français à rappeler officiellement cette tragédie :
« La part d’ombre de notre histoire, c’est aussi la répression sanglante qui en 1944 au camp de Thiaroye provoqua la mort de 35 soldats africains qui s’étaient pourtant battus pour la France. J’ai donc décidé de donner au Sénégal toutes les archives dont la France dispose sur ce drame afin qu’elles puissent être exposées au Musée du mémorial. »
Cette reconnaissance tardive omet cependant la moitié des victimes, selon l’historienne Armelle Mabon. Elle précise que le chiffre de trente-cinq est la version officielle depuis 1945 et que des documents traitant des causes et responsabilités ont été dissimulés : « L’absence de ces documents dans les archives ne relève pas du hasard, d’une perte malencontreuse ou d’un mauvais classement. Nous sommes confrontés à une volonté de les soustraire à tout regard et cela depuis près de soixante-dix ans. » Elle ajoute, dans le quotidien Libération du :
« Je souscris à la volonté du président de la République de donner les archives au Sénégal mais pour que ce geste fort ait du sens et permette une réconciliation après tant de malentendus et de mensonges, il faut impérativement : restituer tous les documents officiels dans les archives ; donner le bilan sincère du nombre de morts ; révéler le lieu de leur sépulture ; nommer ces hommes qui ont été tués ; amnistier ceux qui ont été condamnés, la grâce ne suffisant pas ; reconnaître la spoliation du rappel de solde et la responsabilité de l’armée ; réhabiliter ces tirailleurs en leur rendant un hommage solennel. »
Le , à Thiaroye, le président François Hollande évoque non plus « 35 morts »mais au moins « 70 morts », et déclare vouloir « réparer une injustice et saluer la mémoire d’hommes qui portaient l’uniforme français et sur lesquels les Français avaient retourné leurs fusils ». Puis, en 2015, en gage selon lui de « transparence », il remet à l’État sénégalais les archives françaises de la Défense relatives à l’affaire. Cela n’est néanmoins pas le cas des dossiers conservés aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM) ni de ceux de la justice militaire qui, pour l’historienne Armelle Mabon, seraient pourtant les plus à même de faire connaître la vérité, notamment quant aux responsabilités militaires et politiques.
Mémoire et reconnaissance officielle
Mémoire
Un monument « aux martyrs de Thiaroye » est inauguré en à Bamako par le président du Mali Alpha Oumar Konaré
Ce massacre provoque une prise de conscience de l’état d’inégalité profonde dans lequel la colonisation maintenait les Africains. Son souvenir reste vivace dans les années qui suivent et jusqu’à nos jours40. En , la journée du est déclarée « Journée du tirailleur sénégalais » par le Sénégal, qui invite les autres États d’Afrique d’où étaient originaires les tirailleurs. Le massacre de Thiaroye y est commémoré.
En 2011, une commune française, Trévé, dans les Côtes-d’Armor, honore la mémoire de quelque trois cents tirailleurs sénégalais qui, par leur refus d’embarquer, ont échappé au massacre du camp de Thiaroye ; une stèle est édifiée et un livre publié.
Cimetière et musée
En face du camp militaire, un cimetière contenant 202 tombes anonymes et un musée est gardé par Sidy Diop. Si l’entretien du cimetière est pris en charge par l’ambassade de France et l’armée sénégalaise, son conservateur déplore la méconnaissance des Sénégalais sur l’histoire du massacre.
Reconnaissance officielle
Le , le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) annonce une action en justice contre l’État français pour obtenir la révision du procès d’un des tirailleurs.De son côté, la Ligue des droits de l’homme (LDH) demande au gouvernement français « de reconnaître les faits et d’assumer ses responsabilités » dans cette affaire en organisant un procès en cassation
Le dimanche , les présidents français François Hollande et sénégalais Macky Sallinaugurent un mémorial au cimetière de Thiaroye, à l’endroit même où des tirailleurs sénégalais furent tués par l’armée coloniale française46.
Dans une tribune publiée en 2018 par le quotidien Le Monde, le fils d’un tirailleur déplore que l’Office national des combattants et des victimes de guerre (ONAC) considère alors toujours son père comme un déserteur et que le lieu où repose son corps reste non divulgué
Le , l’ONAC prend une décision collective « Considérant que les tirailleurs décédés à la suite de la répression survenue au camp de Thiaroye (Sénégal), le , ont vocation à l’attribution de la mention « Mort pour la France ». Six d’entre eux obtiennent cette distinction, alors que les victimes du massacre se comptent par dizaines. L’historienne Armelle Mabon souhaite que cette décision permettre au Garde des Sceaux de saisir la commission d’instruction de la Cour de Cassation afin de faire aboutir le procès en révision des 34 condamnés. Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko regrette un décompte sans concertation, estimant que ce n’est « pas à la France de fixer unilatéralement le nombre d’Africains trahis et assassinés ».
Le , à l’approche de l’anniversaire des 80 ans du massacre, le militant franco-sénégalais Karfa Diallo, né dans le camp de Thiaroye et fils de tirailleur, mobilise une dizaine d’associations, des élus et des acteurs de la société civile, pour la publication d’une tribune au Monde demandant à l’État français de reconnaître sa responsabilité dans l’exécution extrajudiciairede dizaines de tirailleurs africains. Leur plaidoyer regroupe sept doléances : la reconnaissance officielle du massacre par une résolution votée à l’Assemblée nationale, des excuses formelles de la République, un procès de révision pour les tirailleurs condamnés, des réparations versées à leurs descendants, l’insertion d’une journée annuelle d’hommage à l’agenda des cérémonies nationales, un travail conjoint d’analyse et d’actions avec les pays africains concernés par cette histoire, et la création d’une commission d’enquête parlementaire sur le drame et sa gestion. Dans la foulée, le , cinq députés français demandent la mise en place d’une commission d’enquête chargée de faire d’auditionner des personnes impliquées dans le massacres de Thiaroye.
Mémoire
Place des martyrs de Thiaroye, à Bamako.
Un monument aux « martyrs de Thiaroye » a été inauguré en décembre 2001 à Bamako par Alpha Oumar Konaré.
Ce massacre provoque une prise de conscience de l’état d’inégalité profonde dans lequel la colonisation maintient les indigènes. Son souvenir reste vivace dans les années qui suivent et jusqu’à nos jours. En août 2004, la journée du 23 août est déclarée Journée du tirailleur sénégalais par le Sénégal, qui invite les autres États d’Afrique d’où étaient originaires les tirailleurs. Le massacre de Thiaroye y est commémoré.
En 2011, une commune française, Trévé, en Côtes-d’Armor, a rendu hommage à ces tirailleurs sénégalais, qui, par leur refus d’embarquer, ont échappé au massacre du camp de Thiaroye, en édifiant une stèle, et en éditant un livre.
Le 27 novembre 2014, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) annonce une action judiciaire contre l’État français pour obtenir la révision du procès d’un des tirailleurs. De son côté, la Ligue des droits de l’homme (LDH) demande au gouvernement français « de reconnaître les faits et d’assumer ses responsabilités » dans cette affaire en organisant un procès en cassation.
Dans une tribune publiée en 2018 par le quotidien Le Monde, le fils d’un tirailleur déplore que l’ONAC considère alors toujours son père comme un déserteur et que le lieu où repose son corps reste non divulgué.
Filmographie
Le cinéaste sénégalais Ousmane Sembène (1923-2007) a réalisé un film consacré à cet événement : Camp de Thiaroye. Il reçut le prix spécial du jury à la Mostra de Venise en 1988 et prix UNICEF. Il n’est publié en DVD qu’en 2005.
En 2004, Rachid Bouchareb a réalisé un court-métrage animé, L’Ami y’a bon — référence au personnage publicitaire de la marque de chocolat en poudre Banania —, qui retrace l’histoire d’un tirailleur, de sa mobilisation jusqu’à sa mort à Thiaroye44.




