DANS L’ANTRE DES SALTIGUES
«Ange protecteur» pour le village, le Saltigué est de plus en plus jeté en pâture, diabolisé. Ses pouvoirs mystiques et sa capacité de divination sont mis en doute. Il ne serait, aux yeux de ses contempteurs, qu’un pauvre mystificateur, un vendeur d’illusions, un charlatan avide de reconnaissance et prêt à tout pour l’appât du gain. Au centre Malango, temple des Saltigués et autres guérisseurs traditionnels, on ne prend pas de gants pour battre en brèche une telle conception du Saltigué, même si les principaux concernés estiment qu’il y a des brebis galeuses dans leurs rangs. Comme dans toute profession.
Le Sine, zone d’agriculture par excellence, vit au rythme de l’hivernage, en ce début du mois de septembre. Partout, des champs de mil, d’arachide et de maïs s’étendent à perte de vue. Un décor de carte postale qui invite le visiteur à contempler ce tableau idyllique, cette merveille, cette beauté renaissante de Dame nature.
Dans ce terroir sérère situé au cœur du bassin arachidier, les paysans sont entrés de plain- pied dans la saison des pluies. Ils sont dans les champs, chaque jour, du matin au soir, pour labourer la terre et enlever les herbes sauvages. Chez ces peuples de la terre, l’hivernage, vu sa durée relativement courte, équivaut à une course contre la montre.
Il faut, tout le temps, mettre les bouchées doubles pour espérer de belles moissons, début octobre au plus tard, mois qui coïncide avec la fin de l’hivernage. Du coup, les paresseux n’ont point de place, encore moins de chance de réussir, dans cet univers de cultivateurs ! Quid de la canicule, qui en cette période hivernale a tendance à redoubler d’intensité ?
Manifestement, les paysans n’en ont cure ; eux qui, tous les jours, travaillent, sous le chaud soleil, jusqu’à 14 heures avant de prendre leur petite pause d’une heure ou de deux heures de temps maximum. Ainsi, jusqu’à la fin des récoltes, il n’y aura pas de répit.
Ce rythme de travail bien intense restera le même. Mais, le jeu en vaut la chandelle ; car, pour ces agriculteurs qui ne vivent que de la terre, l’objectif est de faire de belles moissons afin de couvrir toute la dépense de la famille durant toute une année.
Un pari qui risque, tout de même, de se heurter à la faible pluviométrie enregistrée depuis le début de cette saison, contrairement aux précédents hivernages où la situation était généralement excédentaire en pareille période.
Le Sine n’échappe donc pas à la situation pluviométrique déficitaire qui prévaut globalement sur l’ensemble du territoire national.
HOUPHOUËT, SENGHOR, MACKY SALL, LA BATAILLE DE SOMB…
« Il n’a pas beaucoup plu. Depuis le début de l’hivernage, nous n’avons enregistré que quatre pluies », confirme avec inquiétude, Ibrahima Mbow, un jeune agriculteur du village de Langhème (16 kilomètres de Fatick). Résultat : les semis, comparé aux années passées, ont pris un énorme retard dans leur évolution. D’où l’inquiétude des paysans qui, à l’image de Ibrahima Mbow, sont pessimistes quant à la suite de l’hivernage.
Sauf que le « Saltigué » Guedj Sène n’est pas de cet avis. Le vieux prédicateur, originaire du village de Galangué (Gandiaye), estime qu’il n’y a pas péril en la demeure. En clair, les récoltes seront bonnes, selon lui, en dépit de la faible pluviométrie et du démarrage tardif de la saison hivernale.
«Je leur avais dit qu’il n’y aura pas beaucoup de pluies cette saison. En revanche, il y aura bel et bien de bonnes récoltes !», explique celui qui est également le président des « Saltigués » du Sine-Saloum. La soixantaine sonnée, le vieux dit hériter sa science occulte de son père qui fut aussi Saltigué de son vivant.
Le pouvoir de divination, il affirme l’avoir détenu depuis le bas-âge. « Tu as entendu l’histoire de celui qui, alors tout petit bébé, est tombé dans un puits avec sa maman ?
C’est ce Guedj Sène », témoigne Diène Ndiaye, le vice-président de Malango, l’association des guérisseurs traditionnels locaux, sans doute pour confirmer les immenses pouvoirs mystiques qu’on prête au patron des «Saltigués».
Selon Guedj Sène, ceux qui doutent des capacités de divination des Saltigués ont tout faux. D’après lui, beaucoup de choses ayant été prédites par les voyants sérères se sont, dans le passé, réalisées avec exactitude.
Et il cite, en exemple, la mort des anciens présidents Houphouët Boigny et Léopold Sédar Senghor, l’accession de Macky Sall au pouvoir, les évènements sénégalo-mauritaniens de 1989, la bataille de Somb en 1867, etc. ; tous des évènements qui, à son avis, ont été vus par les « oracles » sérères. Il appelle aussi à relativiser les « fausses » prédictions.
DES PREDICTIONS EN PROCES
«J’entends des gens dire que les Saltigués ne savent rien. Ils oublient que lors du ‘xoy’, quand un voyant prédit un malheur, tout le monde dit «saa» en chœur, pour que cet évènement ne se produise pas. En même temps, les « yal pangols » (les spécialistes des pangols) et les « yal khokh » (savants) entrent toujours en action pour repousser le malheur.
Cela explique le fait que certaines mauvaises prédictions ne se réalisent pas. Et tant mieux. Le rôle du Saltigué est de faire des prédictions afin que les gens prennent des dispositions pour que la chose vue se réalise, si c’est un bon évènement et qu’il ne se produise pas si c’est un malheur », martèle-t-il.
Diène Ndiaye embouche la même trompette. « On fait un mauvais procès aux Saltigués, en remettant en cause leur pouvoir de divination. Les Saltigués devraient normalement être traités en princes ; vu le rôle important qu’ils jouent pour le bien-être des populations. La nuit, pendant que tout le monde dort, ce sont eux, les Saltigués qui veillent sur les gens car ils ont un rôle protecteur», renchérit-il.
Il ajoute que le Saltigué ne se décrète pas, contrairement à ce que certains croient. «Il est intronisé par les villageois», poursuit le vice-président de Malango. «Jadis, c’étaient des gens vertueux qui étaient désignés Saltigués. D’ailleurs, le terme ‘Saltigué’ vient des deux mots ‘Sali’ et ‘tigui’ qui signifient littéralement ‘prédire vrai’ », déclare le responsable du laboratoire du Centre expérimental de la médecine traditionnelle (Cemetra), Emile Niane.
Ce dernier rappelle, dans le même cadre, que le statut de prédicateur chez les sérères, n’est pas une sinécure. «Etre Saltigué est une lourde responsabilité. Aussitôt après son intronisation, le Saltigué prend des engagements dont la protection et le bien-être des populations», fait-il remarquer.
Risques du métier
Outre cette lourde responsabilité qui pèse sur les épaules des Saltigués (la protection des populations), il y a aussi les risques du métier. « Le Saltigué ne vit jamais longtemps ! Le plus souvent, il meurt relativement jeune. Son statut l’oblige à porter tout le temps secours aux gens qui en ont besoin. Cela ne fait pas que des heureux et c’est ainsi que le Saltigué se retrouve combattu par plusieurs ennemis à la fois. Seul contre tous, il meurt donc un peu prématurément», affirme Diène Ndiaye, de Malango.
Alors que leurs compétences en divination sont de plus en plus mises à rude épreuve, les prédicateurs sérères reconnaissent toutefois qu’il y a des brebis galeuses dans leurs rangs, comme c’est le cas d’ailleurs dans toutes les professions. «Le recours à l’alcool par certains Saltigués, lors des cérémonies de divination, n’est pas une bonne chose.
Quand on est ivre, on ne peut pas prédire. Je considère que ces gens qui font de telles pratiques ne sont pas sûrs d’eux. Ils ne sont pas de vrais Saltigués. Un Saltigué n’a pas besoin de boire pour s’adresser aux populations et faire des prédictions», se convainc Hamad Ndong, un Saltigué du village de Langhème.
Il dénonce aussi l’incursion, dans le milieu de la divination, de charlatans et autres chasseurs de primes. Et Dieu sait, si l’on en croit Diène Ndiaye, le vice-président de Malango, que la vocation du Saltigué n’est pas d’amasser une fortune. Celui-ci explique-t-il, est un être bénévole, désintéressé qui fait don de soi pour le grand bénéfice de la communauté.
«A preuve, le Saltigué, en dépit de sa science occulte, n’est jamais riche. Il demeure pauvre toute sa vie durant, parce que tout ce qu’il possède appartient aux voisins et à tous les villageois. Idem pour le « khoss » (Ndlr : richesse) qu’il amène au village la nuit, au moment où ses compatriotes sont en sommeil », fait-il encore remarquer.
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