La Dahira est apparue, pour la première fois, dans la branche de la tariixa Tiijaaniyya de Tivaouane. Elle a été crée par Khalifa Ababacar SY dans un contexte marqué par l’éclatement de la Tiijaaniyya au Sénégal, par la naissance de la première intelligentsia sénégalaise formée en Occident et favorable à l’enseignement laïc, par la mise en œuvre des politiques assimilationnistes et évangélisatrices des autorités coloniales, par l’émergence de mouvements religieux hostiles aux enseignements des confréries musulmanes, par la situation de crise économique engendrée par la Guerre Mondiale (1914-1918), par l’effondrement des systèmes de solidarité…. Khalifa Ababacar devait trouver une alternative face à toutes ces situations afin de préserver ses fidèles de l’égarement et de préserver leur islamité et leur Tidjanité. C’est ainsi qu’il eut l’idée de regrouper ses disciples en dahira. La première dahira officielle qu’il a créée s’appelle « Daahiratul- Kiraam » fondée en 1927 et qui regroupait des cadres de l’Administration Coloniale dont René DIOP, Abou KANE, Saliou COREA, Saliou FALL, Mass DIENE et de grands Muxaddam dont Serigne Ndioba DIOP.
Mais, Khalifa Ababacar SY, avec l’établissement du système dahira, a été l’objet de critiques acerbes venant de grands marabouts et même de grands Muxaddam d’El Hadji Malick SY qui lui ont reproché d’avoir fait du Bid’a, c’est-à-dire de l’innovation.
Mais, Khalifa Ababacar SY pensait que même si la dahira est une innovation, elle est une bonne innovation. Or, l’Islam n’a pas prohibé une innovation conforme aux enseignements du Coran et du Prophète Mouhamed puisqu’un Hadith du Prophète rapporte que : « man sanna sunnatan hasanatan falahuu ajru man ‘amala zaalika (celui qui initie un bon acte recevra la récompense de celui qui fera cet acte) ».
D’ailleurs, selon Khalifa Ababacar SY, la dahira n’est qu’un système de solidarité entre condisciples ; or, Dieu et son Prophète Mouhamed ont exhorté les musulmans à s’unir et à s’entraider. Le Prophète Mouhamed rappelait que : « Al Jamaa-’atu rahmatun wal furxatu ‘azaabun ». Khalifa Ababacar SY traduisait ce Hadith par : « un groupe uni et solidaire peut réussir n’importe quelle entreprise dans la vie ; mais un groupe désuni ne peut rien réussir dans la vie ».
C’est pour cette raison que Khalifa Ababacar SY faisait de l’adhésion à la dahira une obligation pour tous ses taalibe ; il leur recommandait : « de respecter les pratiques de l’Islam, d’observer scrupuleusement les règles de la Tiijaaniyya, d’avoir du travail qui ennoblit l’homme, d’adhérer à la dahira et de faire régulièrement la Ziaara sur Tivaouane ».
Par ailleurs, si Khalifa Ababacar SY donnait de l’importance à la dahira, ce n’était pas pour qu’on en fasse un outil de propagande, un outil de désunion, une arme contre les autres dahira et les autres confréries musulmanes ; son principal objectif était d’en faire un outil de solidarité, de socialisation et d’intégration des condisciples.
Dans ce sens, Mouhamadou Moustapha SY fils d’Abdoul Aziz SY al-Ibn nous a révélé que des membres d’une dahira, ayant pris charge les soins sanitaires d’un des leurs qui était atteint d’une maladie contagieuse, sont venus à Tivaouane pour effectuer une Ziaara auprès de Khalifa Ababacar SY et lui raconté leur geste à l’endroit de leur condisciple malade ; Khalifa Ababacar SY satisfait de ce geste leur a dit « a ka neexoon ñépp dégg dahira ni ngeen ko déggée (et si tout le monde avait le même entendement de la dahira que vous ». Khalifa Ababacar SY invite, à travers cette remarque, tout le monde à faire de la dahira un système de solidarité entre condisciples.
Aujourd’hui, la dahira constitue une communauté d’esprit, ou pour paraphraser Max WEBER une « communauté émotionnelle », fondée sur des relations affectives entre les membres. Elle constitue une communauté bâtie, comme l’a révélé Marcel ZADI KESSY, « autour d’un système de solidarité et d’harmonie sociale » ; elle constitue une communauté qui véhicule « l’éthique religieuse de la fraternité » ; elle constitue une communauté formée, comme le souligne Ferdinand TÖNNIES, par des « personnes qu’unissent des liens naturels ou spontanés, ainsi que des objectifs communs qui transcendent les intérêts particuliers de chaque individu » .
Elle se présente sous forme de système qui permet aux condisciples de se familiariser et de s’entraider. En d’autres termes, elle se présente, comme l’atteste Momar Coumba DIOP, sous forme de système de « partage des situations » , c’est-à-dire de système d’assistance à un disciple à chaque fois qu’il en a besoin, aussi bien dans les moments de bonheur (pèlerinage, baptême…) que les moments de malheur (décès, maladie…). Cette solidarité ne peut pas et ne doit pas être perçue seulement à travers ses manifestations économiques, elle aussi et surtout affective et émotionnelle.
Ainsi, pour arriver au renforcement des systèmes de solidarité, de nombreuses dahira se sont disposé d’une caisse de solidarité ayant pour missions est d’assister les membres des dahira lors des cérémonies familiales (décès, mariage, baptême…) et dans les situations difficiles et de prendre en charge les pèlerins lors des manifestations religieuses (Gàmmu, ziaara, conférences).
Egalement, pour arriver au renforcement des systèmes de solidarité, les dahira ont initié des séances de dahira telles que les tuuru dahira , les guddi-àjjuma …. Ces séances ne sont pas seulement des rassemblements d’adeptes pour réciter des chants panégyriques ou les éloges de tel ou tel marabout. Elles sont, en réalité, des rencontres qui permettent à tous les membres de la dahira de recevoir chez eux, à tour de rôle, leurs condisciples afin de tisser de solides liens fraternels entre eux d’une part, et entre leurs familles d’autre part puisque c’est toute la famille de celui qui reçoit qui organise ces manifestations et les invités viennent souvent avec certains membres de leur famille.
Aussi, nous avons constaté que durant ces séances, un animateur choisit un thème sur l’Islam (l’ablution, la prière, le Zakaat, le respect du voisinage…) ou sur la tariixa (les conditions d’adhésion à la tariixa, ses faveurs, son histoire…) et fait un exposé sur ce thème permettant aux taalibe qui ne maîtrisent pas leur religion d’être imprégnés des pratiques et des cultes de leur religion et de leur tariixa.
Mais, ces séances de dahira constituent particulièrement des occasions d’intégration des membres, des occasions de rappel de la « conscience collective », c’est-à-dire des occasions de rappel de « l’ensemble des croyances et des sentiments communs » aux membres d’une dahira.
Elles constituent des moments d’intense communion entre les condisciples. Ces manifestations font des dahira des structures d’identification des membres d’une confrérie, des structures à travers lesquelles les taalibe défendent leur identité et appartenance confrériques, des structures de moulage des identités individuelles des adhérents pour en former une identité collective.
Ces manifestations permettent aux dahira développer un processus de socialisation à travers lequel elles transmettent aux adhérents des comportements sociaux stéréotypés et de divers modèles socioculturels.
Adja Awa Muhammad Mint Alioune, Facebook




