Interview du Colonel Ousmane Ndoye, Commandant du bataillon sénégalais au Zaïre en 1978

COLONEL (ER) OUSMANE NDOYE, COMMANDANT DU BATAILLON SENEGALAIS AU ZAIRE (1978)

Il s’appelle Ousmane Ndoye. Il est colonel de l’Armée à la retraite. C’est le premier officier natif du village de Mbao. D’où son surnom de « Ndoye Mbao » qui l’a rendu célèbre dans l’Armée. Il fait partie des officiers supérieurs les plus connus de cette dernière. Son nom est également lié à la périlleuse opération « Kolwezi » où il a dirigé le bataillon sénégalais au Zaïre en 1978. Une opération au cours de laquelle les parachutistes sénégalais ont réussi à libérer les otages européens retenus en otages par les ex-gendarmes katangais dans la zone minière de Kolwezi.
34 ans après, le colonel à la retraite Ousmane Ndoye revient en exclusivité sur les faits d’armes de cette légion ayant sauté sur Kolwezi.  Il profite de sa casquette de chef de guerre pour donner son expertise militaire sur les chances de réussite d’une éventuelle force de la Cedeao dans le nord du Mali. Entretien…

Le Témoin : Mon colonel, quelle est l’opération militaire qui vous a le plus marqué durant votre brillante carrière ?
Ousmane Ndoye : Après plus de 30 ans de bons et loyaux services rendus à l’Armée sénégalaise, le premier bataillon de la Fédération du Mali pour le Congo Belge m’a beaucoup marqué. C’était en 1960 dans le cadre de la Fédération. Parce que ce bataillon dirigé par le capitaine Mademba Sy était pour moi l’embryon de la future armée sénégalaise après l’éclatement de la Fédération du Mali. Ce bataillon envoyé au Congo Belge (Ndlr, actuelle République démocratique du Congo) dans le cadre d’une opération de maintien de la paix, était presque une structure militaire puisqu’il était loin d’être un détachement d’une Armée professionnelle. Tenez ! Ce bataillon était composé de diverses unités venues du Mali, du Soudan et du Sénégal dont les formations ne sont pas les mêmes. Projeté à plus de 5.000 km de sa base précisément au Congo Belge, ce  bataillon a été remarquable sur tous les plans. De par son courage et son professionnalisme, ce premier bataillon fédéral, pour ne pas dire cette « structure »,  était admirable puisqu’il a accompli sa mission avec succès.

Parmi les opérations extérieures ayant marqué l’histoire de l’Armée sénégalaise, beaucoup d’officiers sénégalais nous parlent de Fodé Kaba en Gambie, de la Finul au Liban, de la Misab en Centrafrique, mais surtout du Batsenza à Kolwezi. Dans quelles circonstances aviez-vous conduit le bataillon sénégalais au Zaïre ?
Je me souviens que c’était un jour de juin 1978.  J’étais jeune lieutenant-colonel commandant le bataillon des parachutistes à Thiaroye-Gare.  Ce jour-là, comme d’ailleurs tous les jours, j’ai quitté le camp militaire en compagnie de mes troupes pour le sport matinal. En dehors du camp, on empruntait un itinéraire tracé à travers les quartiers environnants. C’est en plein jogging qu’un soldat au volant d’une « jeep » de l’Armée est venu me dire de venir répondre d’urgence au téléphone à l’Etat-Major général des Armées. Une fois dans mon bureau, on me dit que c’est « Dial-Diop » qui appelle. Ainsi, je me suis rendu immédiatement à l’Etat-Major situé au camp Dial-Diop. Sur place, je me suis invité à la réunion du cabinet dirigée par le Cemga. Il y avait tous les officiers de l’Etat-major.  Et dès que je me suis présenté, le Cemga me dit ceci : «  Colonel, prépare vite ton bataillon ! Tu vas partir dans deux jours au Zaïre… ». Après avoir élaboré une stratégie, l’Etat-major m’a donné un ordre de mission. Aussitôt, je suis retourné au camp pour donner l’alerte afin de rassembler mon bataillon composé de trois compagnies de combat respectivement dirigées par les lieutenants El Hadji Boubacar Djigo, Mamadou Konté et Moussa Fall. Il y  avait aussi une compagnie de commandement des services (Ccas) dirigée par le lieutenant Bakary Seck. Sans oublier le médecin du bataillon, lieutenant Makhfouz Sarr, et le commandant de la brigade de gendarmerie prévôtale, le capitaine Ndongo Fall. Ainsi, le bataillon était prêt à partir…

Mais vous n’aviez pas assez de temps pour faire votre montée en puissance !
Il n’y a pas de montée en puissance dans un bataillon d’élite comme le Bat-para. Parce que nous sommes toujours prêts à intervenir partout et dans n’importe quelles circonstances. C’est pour cela que nous faisons régulièrement des entraînements et autres manœuvres militaires pour maintenir notre capacité d’intervention rapide. Et ce jour-là, le bataillon était prêt pour sauter sur Kolwezi. D’ailleurs, la première vague du bataillon est partie dans les 48h à bord d’un avion C 141 de l’Armée américaine.

Dans quelles conditions le bataillon s’est-il projeté au Zaïre ?
Dans des conditions extrêmement difficiles ! D’abord, dès notre arrivée à l’aéroport de Lubumbashi, il faisait très, très froid parce que notre paquetage renfermant nos couvertures devait être acheminé par un avion-cargo. Nous n’avons débarqué qu’avec nos armes et munitions. Pour ne pas mourir de froid, mes soldats cherchaient du bois dans les parages pour se chauffer. Après quelques minutes de rassemblement, nous sommes partis pour la ville de Kolwezi située à plus de 200 km de Lubumbashi. Nous avons rallié Kolwezi avec beaucoup de difficultés car l’officier marocain qui commandait la légion étrangère sous l’égide de la Force Inter Africaine (FIA) avait pris les meilleurs véhicules pour ses troupes. Et nous, soldats sénégalais, on n’avait que des carcasses. Mais comme tout bon soldat sénégalais, nous étions préparés à tout ! Avec le commandement marocain, j’ai eu mon ordre d’opération c’est-à-dire l’objectif de la mission.

Et c’était quoi l’objectif de la mission ?
Se rendre dans  la province minière du Shaba  contrôlée par les rebelles katangais  pour évacuer les derniers ressortissants étrangers composés de Français et de Belges. Puis libérer certains  otages européens et zaïrois qui se trouvaient aux mains des forces rebelles. Certes, c’était une opération  périlleuse à hauts risques, mais aussi noble puisqu’il fallait sauver des vies au nom de l’unité africaine. Et le bataillon sénégalais a réussi à le faire du fait que nous avons démantelé les dernières poches de résistance et pourchassé les rebelles jusque dans leurs derniers retranchements c’est-à-dire  la frontière zambienne.

Mission accomplie mais aussi sans grands dommages même si le bataillon sénégalais avait enregistré des morts…
(Il me coupe) Non !  Il n’y avait que deux soldats sénégalais décédés  et ils sont morts dans un accident de la circulation, mais pas au combat !

Comment voyez-vous l’opération d’une éventuelle force d’intervention de la Cedeao dans le nord du Mali c’est-à-dire une projection dans un immense désert situé à 1.500 km de Bamako ?
Vous savez, aucune Armée moderne n’est préparée pour une guerre dans un désert. Parce que la guerre dans le désert est une guerre de ruse. C’est l’environnement qui détermine la stratégie de ruse à adopter. Ce n’est pas comme Bissau,  Bangui etc. où les soldats fantassins progressent à pied, les artilleurs pilonnent et ouvrent la voie etc. La guerre en plein désert, ce n’est pas comme la guerre urbaine ou dans la forêt avec ses porte-à-porte, rue par rue ou  autres systèmes de camouflage dans les feuillages. Mais si les forces de la Cedeao ont des moyens humains et matériels ainsi qu’une large marge de manœuvre, elles peuvent s’en sortir. Mais attention à l’amalgame des forces !

Amalgame des forces ? Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
Vous savez, nous sommes dans une sous-région où rares sont les pays disposant d’une vraie Armée professionnelle. Parce que je vois mal un lieutenant ou capitaine de l’Armée sénégalaise formé à bonne école se plier  aux ordres d’un colonel bissau-guinéen, togolais ou burkinabé. Physiquement, même si ce capitaine sénégalais est sous commandement guinéen ou togolais, il peut y avoir des circonstances où il assume le commandement et prend  psychologiquement ses responsabilités. Et surtout quand le capitaine n’a pas confiance  à l’efficacité de la stratégie militaire.  Pour éviter aussi l’amalgame, il faut que la Cedeao prenne en considération les sensibilités intégrationnistes pour faciliter le commandement et le  brassage des troupes. Par exemple au Zaïre, il y avait mes sous-officiers ou mes soldats qui prenaient le thé avec des colonels de l’Armée zaïroise. Pour vous dire que les soldats sénégalais fréquentaient plus les soldats zaïrois que les soldats marocains. Donc dans une force africaine de la Cedeao, les soldats sénégalais se sentent plus à l’aise chez les Maliens ou Ivoiriens que chez les Tchadiens,  Nigérians ou Bissau-guinéens. Il faut prendre en considération toutes les sensibilités ethniques, démographiques, géographiques etc. pour  construire une  véritable force armée africaine pour le Nord du Mali.  Sinon…

Mon colonel, « Le Témoin » a toujours soutenu qu’en Casamance, le langage des coulisses c’est-à-dire la diplomatie a lamentablement échoué, maintenant il est temps de donner à l’Armée les moyens suffisants pour le langage des armes afin d’en finir avec la rébellion. Partagez vous notre avis ?
C’est en 1980 que l’Etat du Sénégal a loupé la cible réglant définitivement le problème de la Casamance.  Parce que l’Etat du Sénégal devrait profiter de l’opération « Fodé Kaba  I » pour administrer la Gambie. Quitte à y mettre un gouverneur militaire. Certes, les organisations internationales comme les Nations Unies et l’Organisation de l’Unité africaine allaient condamner le coup. Mais seulement pour quelque temps. Parce que la Gambie fait partie du Sénégal. C’est le colonisateur qui nous avait divisés. Malheureusement, c’est cette Gambie qui pose problème dans le conflit casamançais. Moi, je suis mieux placé que quiconque pour parler de ce problème puisque j’ai fait  toute ma carrière militaire en  Casamance où j’étais commandant de zone. Et bien avant c’est-à-dire de 1961 jusqu’en 1976, date à laquelle je suis venu au bataillon des parachutistes, j’ai eu à diriger successivement une section, une compagnie et un bataillon en Casamance. J’ai même servi à Kolda. Jusqu’à 1986, il n’y avait pas de rébellion proprement dite. Mes hommes avaient pourchassé tous les malfaiteurs qui sévissaient en Casamance. En tout cas, il n’y avait aucun rebelle sur le territoire sénégalais puisqu’ils s’étaient repliés en Guinée-Bissau c’est-à-dire dans les anciennes bases qu’occupaient les combattants  du Paigc (Parti africain pour l’Indépendance de la Guinée-Bissau et des Iles du Cap-vert) du temps de la guerre de libération. D’ailleurs un jour, j’ai avisé l’autorité militaire de chercher les voies et moyens pour canaliser ou maîtriser les Nkrumah Sané et autres Atoute Badiate qui venaient d’échouer au Bfem dans un collège de Ziguinchor puisque je savais qu’ils allaient rejoindre le maquis. Dommage que l’Etat ait laissé pourrir la situation…

PROPOS RECUEILLIS PAR  PAPE NDIAYE
SOURCE/ LE TEMOIN N°1084- HEBDOMADAIRE SENEGALAIS – JUIN 2012

photo/ MOBUTU avec les troupes zaïroises le 30 avril à Kolwezi

mandelca

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici